Le partage comme moyen de gratification narcissique

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Un homme assis à une terrasse contemple son assiette vide. Devant lui, un autre coupe son pain en deux, tend une moitié sans un mot. Le premier hésite, puis accepte. Ce simple geste le touche, bien plus qu’un flot de messages chaleureux sous une photo publiée plus tôt dans la journée.

Il y a une confusion grandissante entre échange et duplication. Publier une pensée, une image, une émotion ne signifie pas la partager, mais la projeter dans un espace où elle se déforme au gré des réactions. Le partage authentique implique une perte, un déplacement de soi vers l’autre. Or, qu’offre-t-on vraiment lorsque rien de tangible ne quitte nos mains ?

Les gratifications instantanées des réseaux viennent combler momentanément un vide qui ne disparaît jamais vraiment. Elles assèchent le désir, anesthésient le manque, réduisent l’élan vers l’autre à une mécanique de validation. Peut-on encore partager lorsque tout se diffuse sans jamais se donner ? Peut-être faut-il d’abord renouer avec ce qui nous échappe, séjourner dans ce qui nous manque, pour enfin offrir autre chose qu’un écho de nous-mêmes.

Un geste réel vaut plus qu’une multitude de likes. (Image générée par DALLE d’OpenAI)

Le partage et l’illusion de la générosité

Partager, dans son essence la plus pure, suppose une perte, un mouvement de renoncement au profit de l’autre. Pourtant, sur les réseaux sociaux, cette mécanique semble s’inverser. À chaque publication, une image de soi se renforce, un écho se crée, mais aucun objet ne change réellement de main. Ce que l’on appelle alors « partage » fonctionne davantage comme une mise en scène narcissique que comme un don véritable. Il ne s’agit plus d’offrir, mais de se montrer sous le jour le plus avantageux possible, attendant en retour une validation sous forme de likes, de commentaires ou de vues.

Cette fausse générosité nourrit un besoin de reconnaissance insatiable. Publier devient un acte performatif visant avant tout à obtenir une réaction, à combler un vide ressenti non par l’échange, mais par la répétition d’une auto-confirmation stérile. Le partage, tel qu’il est théâtralisé en ligne, n’en est plus un : il devient une duplication d’une image de soi, ajustée aux attentes présumées du regard extérieur.

Du don réel à la duplication numérique

Le paradoxe est saisissant. Lorsque l’on partage un repas avec quelqu’un, on se prive d’une part pour que l’autre puisse en bénéficier. Il y a là un acte concret, une modification réelle de ce que l’un et l’autre possèdent. Mais dans l’univers digital, la privation disparaît. Ce qui est posté, reproduit et commenté n’est en aucun cas cédé ou perdu. L’illusion du partage repose sur un mensonge : celui d’un échange qui n’en est pas un.

Ce phénomène n’est pas anodin. À force de confondre partage et publication, nous nous éloignons de la privation nécessaire au véritable don. Nous nous enfermons dans un mouvement circulaire où l’attente de reconnaissance prend le pas sur l’expérience de la perte et du manque. Pourtant, sans privation, il n’y a pas d’échange véritable, seulement une diffusion démultipliée d’un même contenu, sans altération réelle, sans engagement profond.

Les réseaux sociaux : des machines à assécher le désir

En vidant le partage de sa substance, les réseaux sociaux transforment notre rapport au désir. Ils offrent un ersatz de reconnaissance immédiate, une gratification fugace mais répétée qui, à terme, annihile le manque. Or, le manque est essentiel : il est la condition même du désir, de la quête, de l’élan vers l’autre.

Les plateformes numériques orchestrent une mécanique perverse où chaque interaction fonctionne comme une micro-récompense. Ce flux constant de validation artificielle nous dispense d’affronter le vide. À la moindre sensation d’absence, il suffit de publier, de réagir, de relancer la machine pour éviter de plonger dans le silence et l’attente. Mais cette fuite perpétuelle nous prive d’un aspect fondamental de l’existence : la confrontation avec notre propre manque.

Partager ce que l’on n’a pas

Se pose alors une question vertigineuse : qu’avons-nous réellement à partager ? Si le partage suppose de donner une part de nous-mêmes, encore faut-il posséder quelque chose à offrir. Pourtant, les expériences les plus profondes ne se transmettent pas comme une simple information. L’amour, la douleur, la joie intense, le doute ne se partagent que dans un espace où le vide a sa place, où la parole tâtonne, où la présence se fait plus importante que le signe extérieur de reconnaissance.

C’est dans l’acceptation de ce vide que naît un véritable échange. Partager, ce n’est pas offrir une image figée de soi, validée par des réactions prévisibles. C’est oser laisser entrer l’autre là où il n’y a rien, là où l’absence creuse l’espace nécessaire à la rencontre. C’est reconnaître que l’on ne possède rien qui puisse être donné tel quel, mais que c’est précisément cette béance qui crée le lien.

Se confronter au vide plutôt que de le fuir

Dans un monde où chaque seconde est remplie d’interactions superficielles, il devient vital de réapprendre à séjourner dans l’absence. La tentation est grande de combler chaque instant de notifications, de réactions, de mises en scène flatteuses. Pourtant, c’est dans le silence, dans l’attente, dans l’espace laissé vide que peuvent naître les véritables rencontres.

Retrouver le manque, c’est ouvrir un espace où quelque chose d’inattendu peut advenir. C’est refuser la gratification immédiate pour s’engager dans un processus plus lent, plus incertain mais infiniment plus riche. C’est reconnaître que ce que nous avons de plus précieux à partager ne peut ni se dupliquer ni se monnayer en likes.

Et peut-être est-ce là une des voies du changement : apprendre à ne plus combler artificiellement pour laisser la place à ce qui, dans le creux du vide, cherche à émerger.

Article créé avec la collaboration de ChatGPT d’OpenAI